Avec amour pour l’avenir

Je fais partie de ces personnes que l’on qualifierait de « racisées », « noires », « de couleur », « black » ou « renoi ». Ici je reprends des mots utilisés à mon propos. Cet article n’a pas pour but de me qualifier dans des termes précis, je vous dresse une esquisse de contexte pour amorcer la suite.

Mardi dernier nous nous sommes rassemblé.e.s devant le TGI de Paris dans le 17e pour soutenir en premier lieu le combat d’Assa Traoré. En second lieu, nous étions réuni.e.s pour exprimer notre refus de laisser nos concitoyen.ne.s mourir sous les coups des forces de l’ordre en toute impunité.

En France, des gens meurent parce que leurs vies sont considérées comme ayant moins de valeur. Leurs vies sont insignifiantes aux yeux de ceux qui leur ôtent, aux yeux de nos institutions et de leurs complices silencieux. Les institutions perçoivent nos impôts et nos taxes, créent nos lois ou forment même nos enfants par exemple. Ces gens qui ôtent les vies de nos semblables sont souvent ceux dont la mission de vie est soit disant de « protéger et servir ». Les moyens qui sont mis entre leurs mains sont uniquement des moyens d’assurer la domination. Les rares bons éléments sont invisibilisé.e.s comme les victimes. La vie ôtée à ces concitoyen.ne.s est moindre aussi dans les yeux de ceux qui ont choisi le silence et la retenue. Ceux qui décident de fermer les yeux parce que c’est insoutenable de réaliser que la vie est injuste aussi près de soi. Il est plus facile de rester dans le confort que l’on se construit.

Pendant un temps, il m’était difficile d’aborder ce sujet parce que je voyais mes interlocuteur.ice.s se désintéresser de la conversation, parce que je monopolise la parole ou bien je voyais le malaise s’installer. Sans dire un mot, les gens me ghostaient l’espace d’un instant ou réduisaient ma douleur. Pour les quelques personnes qui donnaient le change, là aussi j’ai pu parfois me retrouver à justifier le mal que je ressens:
« – Iels sont mort.e.s parce qu’iels avaient peur des flics.
– Mais si iels n’avaient rien à se reprocher pourquoi avoir pris la fuite ?
– Parce qu’on les a bercé.e.s avec l’idée que les gens qui leur ressemblent sont des criminel.le.s, une menace, un.e délinquant.e.
– En même temps… C’est vrai non. Regarde qui on embarque le plus souvent.
– Non. Regarde qui choisit de les embarquer et pourquoi on fait tant de bruits quand on les embarque? Tu entends autant de bruit quand on a embarqué des mecs comme Tapis ou Balkany toi ? Non. Pourtant c’est plus grave de voler des millions que de traîner en bas de chez soi. »
Parfois je me suis sentie obligée de parler de mes proches. De dire que j’ai des parents, des sœurs, des frères, des nièces, des neveux, des cousin.e.s, des personnes qui ont mes traits, à qui on a fait comprendre que devant les flics ta vie risque de se terminer ou de basculer. C’est l’une des formes de violences dont on parle le plus en ce moment mais il y en a bien d’autres. Ça laisse des traces.

Quand il faut défendre avec ou sans armes, reconstruire avec ou sans papiers, soigner avec ou sans avoir une bonne santé, nettoyer, nourrir, garder, protéger, divertir ou inspirer, on tolère notre présence mais en silence. Notre histoire avant d’arriver ici n’est pas importante. Tout ce que l’on veut de toi c’est que tu cherches à t’intégrer, que tu sois docile et discret.e. Quand tu es fatigué.e ou que tu exprimes ta colère on ne sait pas d’où elle vient. On s’en fout en fait. Tu es incompréhensible ou tu te comportes comme une victime parce que tu ne sais pas passer à autre chose. On diminue ton discours comme on cherche à faire taire les pleurs d’un.e enfant qui fait un caprice. Ça te met encore plus mal, tu peux même céder à la colère et à la haine des autres. Ces autres à qui on n’a jamais fait autant de mal. Ces autres à qui on n’en veut pas d’exister.

Chacun.e à sa/ses manière(s) de gérer la douleur et les frustrations et souvent on le fait seul.e.s et mal. Parfois on veut se réunir entre nous pour s’apaiser ou s’exprimer librement. On nous en empêche bien sûr (coucou les détracteurs de la non-mixité!) ou on nous taxe de racistes anti-blancs (coucou les white-fragilitistes !). Parfois on se rapproche de communautés stigmatisée pour ne plus avoir d’étiquettes à endosser. Mauvaise pioche! Le colonialisme et les discriminations culturo-structurelles s’y sont immiscés aussi (bon courage pour la lecture à haute voix).

Alors on fait quoi ? Être honnête avec soi et envers les autres est un bon début. Reconnaître que l’on doit tou.te.s nous déconstruire. Accepter qu’on ne naisse pas tou.te.s avec la même conscience. Accepter que nous ne sommes pas encore tous égaux. Faire en sorte que les vidéos de violences aux discriminé.e.s et leurs souffrances ne soient plus à montrer en spectacle mais doivent servir à prouver la culpabilité des bourreaux. Croire les personnes qui se plaignent. Les laisser s’exprimer sur les sujets qui les concernent. Les laisser prendre de l’espace. Les laisser respirer. Les laisser exister.
Je dois terminer mon article. Pourtant il me reste un tas de choses à dire puisque ça fait presque 20 ans que j’édulcore mon discours. Je remercie Cave Venefica pour m’avoir donné la parole sur cette plateforme.

Avec amour.

Doudou.



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