Tribune aux Feux de l’Amour

Pour beaucoup de personnes, c’est un sujet de moqueries, de blagues faciles, pour d’autres, comme moi, aussi saugrenu que ça puisse paraître, c’est un tuteur, un membre de la famille.
Je suis loin des clichés des mamies qui regardent leur émission religieusement, coupant le téléphone, et pourtant, je suis accro à ce soap depuis plus de 20 ans (mais évite tout de même de me parler quand je regarde histoire de rester en bons termes).

La personne qui m’a amenée à regarder cette série n’est pas ma grand-mère, elle était bien trop occupée dans ses champs, ni ma mère, elle était bien trop occupée à juger. C’est Maryvonne, et soyez assuré.es que vous entendrez parler d’elle d’autres fois. Elle fait partie de ces femmes qui m’ont aidé à appréhender ce qu’on appelle la féminité. Elle fait partie de ces femmes qui m’ont appris à en devenir une, en me traitant comme telle bien que jeune, puis en me laissant avec celles du petit écran quand elle est partie, trop tôt.

Les Feux de l’Amour (FDLA), c’est presque un héritage pour moi, c’est continuer à faire vivre la première personne qui m’a parlé comme à une adulte de genre féminin. Bien qu’elle m’ait laissée, elle m’a confiée aux mains de Nikky, de son âge à l’époque, et de Victoria, sa fille, un peu plus vieille que moi, mais de pas grand chose. J’ai continué à regarder ce feuilleton que tout le monde raillait du collège à aujourd’hui. Et quand je dis aujourd’hui, c’est vraiment aujourd’hui même. Vingt-quatre années de Feux de l’Amour. J’ai dû en louper si peu qu’il ne serait pas vraiment faux de dire que je les ais tous vus.

Victoria découvrait l’amour, la sexualité, les tromperies, les désillusions, les chagrins et les soucis de communication avec ses parents. C’était comme anticiper l’avenir, apprendre, deviner ce qui allait m’arriver à moi aussi.
Un véritable guide d’émotions trop vives, de chagrins trop forts et trop courts, d’amitiés sincères et ponctuelles, d’amours contrariées.
Je n’avais pas d’autres séries auxquelles je m’identifiais autant à cette époque, et pourtant, je regardais Charmed et Buffy. Ici, il y avait un coté “trop” qui me plaisait. Je ne pourrais pas vraiment dire si j’étais déjà “trop” moi aussi, ou si c’est cette série qui m’a formaté. Surement les deux, un jeu de miroir.
Les femmes blessées, résilientes, qui hurlent, qui crient, qui vivent.

C’était aussi une source de découvertes, comme la vasectomie de Victor, à une époque où internet n’était pas encore accessible, j’ai feuilleté un dictionnaire pour comprendre de quoi ils parlaient. J’ai compris.
J’ai compris à l’époque, et je comprends aussi aujourd’hui, que cette pratique était une norme aux Etats-Unis qui ne remettait pas en question la virilité toute-puissante des hommes, contrairement à dans nos pays latins. Ceci dit, Victor a eut beau en faire deux, il a eut d’autres enfants, il y a des personnes si puissantes que leurs gamètes défient les lois de la nature.

C’est sûrement à cause de lui, Victor, que j’ai toujours ce kink insupportable pour les méchants de série que l’on adore et déteste à la fois. L’arrogance, la fierté, la froideur, le côté implacable, Victor aussi m’a aidé à me construire, à me blinder.

Cette série, qui a vu le jour en 1973, a très clairement eut un impact sur le monde des séries tel qu’on le connaît actuellement. Les ressemblances entre Les FDLA, et sa série petite soeur Amour, Gloire et Beauté (créée par les mêmes personnes) sont les parents des séries comme Game of Thrones. Je vous entends déjà crier à l’infamie, touchant à vos héros rebelles et couverts de peaux de bêtes, l’épée à la main, et pourtant, c’est vrai ! Le concept des personnages dans des pièces, qui parlent d’autres personnages absents, pour les juger ou comploter contre eux…. C’est bien l’héritage des FDLA tel qu’on aime, en plus, à s’en moquer. Il en va de même pour les histoires à rallonge ou parfois, soyons honnêtes, il en se passe rien du tout. Ajoute une peau de bête et une épée à Victor qui essaye de prendre la place de celui qui a volé sa femme, Jack et franchement, on peut jouer aux jeux des différences. (la seule différence c’est que les feux de l’amour ont su tenir 48 saisons, alors bend the knee John Snow !)

Plus sérieusement, même si j’étais tout à fait sérieuse d’ailleurs, la série a eu pour vocation de cultiver et sensibiliser le grand public à de nombreux sujets d’actualités, ils ont parlé, entre autre, d’analphabétisme, d’alcoolisme, des violences faites aux femmes, de certaines maladies physiques, des fausses couches. Sur un registre plus joyeux, ils abordent aussi en les rendant visibles, la sexualité chez les personnes de plus de 50 ans (voire même plus de 70 ans, ce qui est plus que rare dans le champ télévisuel), les relations sentimentales avec des différences d’âge, d’origines sociales,… tout ça subtilement placé entre des dramas improbables à souhaits et des verres d’eau jetés au visage. C’est ça la recette miracle des feux de l’amour. C’était les premiers à avoir fait ça, et j’ose espérer que les choix de thématiques ont permis la sensibilisation de l’Américain moyen, et de ceux qui comme nous en France, avons la chance de suivre la série depuis des décennies.

Comme tu peux le remarquer, je ne taris pas d’éloges sur ma série préférée, et pourtant, il y a un mais. Pas un petit mais en plus, un GROS MAIS. Le souci de la série, c’est pour le moins son manque d’inclusivité LGBT. C’est d’autant plus un souci pour moi qui fait partie de cette communauté. C’est pas que j’en ai plein le postérieur de voir uniquement des couples hétéros, mais si, complètement que si. Pour une série sensibilisante aux différences de l’être humain, quelle déception.
Il y a un peu plus de dix ans, il y a bien eu une évocation positive de l’homosexualité dans les FDLA, et encore, positive est un bien grand mot. Non stigmatisée. Un personnage revient, disparu depuis des années, il se présente comme Bidule, un membre de la famille de Machine, y’a tout un mic mac compliqué que je me ferais un plaisir de vous raconter en figure si vous en avez l’envie, bref toujours est il qu’on découvre que Bidule est en fait Truc, et il a été envoyé par Bidule, le vrai, l’enfant disparu de Machine pour le remplacer dans sa famille car en réalité Bidule n’ose plus revenir car il a peur de leur réaction car il est homosexuel.
Machine est triste que le vrai Bidule n’ai pas cru qu’elle l’aimerait tel qu’il est, tout le monde pleure, Bidule revient, tout le monde pleure encore, Bidule repart, on en reverra jamais Bidule.
Autant dire que la meuf LGBT en moi était frustrée de folie avec cette intrigue qui retombe comme un soufflé avec le départ de Bidule, et Truc l’hétéro qui reste dans la famille et deviendra un personnage principal.
Quelle flemme.

Heureusement, tout vient à point à qui sait attendre, et là pour le coup, je suis vraiment une Reine de Patience, une véritable intrigue homosexuelle, ou encore plus rare, peut être, bisexuelle, se passe actuellement dans ma série fétiche.
Je sais pas si je dirais que plus c’est long plus c’est bon dans beaucoup de situations, mais là pour le coup, je le pense.
Non seulement une intrigue LGBT prend place, mais en plus, elle est extrêmement subtile et bien travaillée.
C’est l’histoire d’une nouvelle venue en ville, Tessa, qui fait tourner les têtes, des garçons, évidemment, mais pas que.
Un personnage que nous suivons depuis des années, Mariah est “attirée” par elle, il va de soit qu’ils nous présentent la chose comme une espèce d’amitié soudaine et facile. Cependant il est limpide que les scénaristes savaient exactement ce qu’ils faisaient avec l’arrivée de ce personnage.

 

Le rapprochement entre Mariah et Tessa est subtil, mais clair si on a envie de le voir (ce qui veut dire, que je pense sincèrement que tous les hétéros qui regardent la série ne se doutent abssssoolluement pas de ce qui va se passer, et si moi, je le sais depuis le premier jour, c’est parce que je me suis spoilée, comme d’habitude…).
Le jeu des deux actrices est très bon aussi, les regards sont là, plus pétillants lorsqu’elles se croisent, et pourtant pudiques. On les voit se rapprocher au fil des semaines dans une intrigue douce et tellement crédible ! J’en suis épatée. Il n’y a rien de scandaleux, il n’y a rien de voyeur dans ces sentiments et cette attirance qui se développe. Il s’agit vraiment de deux femmes, supposément hétéros, qui passent de plus en plus de temps ensemble et créent un lien assez fort et rapide, elles semblent même en être dépassées, mais pour autant jamais rebutées.

Leur premier baiser n’a pas encore eu lieu, mais il s’agit d’une question de jours dans leur monde, de semaines peut être dans le notre, j’ai bon espoir que pour ce mois des fiertés de 2020 il y ait ces deux femmes qui s’embrassent et se déclarent leur amour dans cette série, jusqu’alors trop hétéronormée qui me guide depuis mon adolescence.

 

Last but not Least, il faut savoir que dans Amour, Gloire et Beauté, il y a un personnage femme transgenre afro-américaine depuis quelques années, malheureusement jouée par une femme cisgenre. Cependant, l’intrigue est bonne, et la pédagogie sur la transphobie efficace et juste.

Dans les FDLA, il y a environ un an, une actrice transgenre a eu un rôle de femme cisgenre, c’était pour moi une vraie prise de position politique ! Tristement, son personnage n’était là que pour un ou deux épisodes et ma frustration quant aux intrigues LGBT liées à la série même était toujours bien présente.
Avec le couple Mariah et Tessa, je peux enfin pleinement m’identifier à cette série qui m’a vue et faite grandir.


C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut vraiment, vraiment dire beaucoup.

L’épisode en replay ! (Elles sont à la 14ième minute)

 



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